Le cancer est-il héréditaire ?

On le constate malheureusement trop souvent, il existe des « familles à cancer ». Pourtant, si certains d’entre eux sont bel et bien héréditaires, ce facteur de risque – certes présent dès notre naissance – n’est pas pour autant une fatalité.

Les chiffres sont têtus. Si une femme est porteuse des gènes de prédisposition aux cancers féminins (BRCA1 ou BRCA2), son risque de développer un cancer du sein est de plus de 80 %. Et de plus de 50 % pour le cancer de l’ovaire. Les conclusions semblent si probantes que l’on propose parfois aux porteuses de ces gènes de se faire purement et simplement... enlever les seins en prévention ! Mais d’autres études ont aussi révélé que, chez ces femmes, une action globale sur l’alimentation, l’activité physique, le tabac permet de réduire de plus de 70 % ce risque de cancer.

Je ne voudrais pas vous faire croire qu’il suffit d’une bonne hygiène de vie pour éviter le cancer. Le but est autre : il s’agit de retarder l’apparition d’un éventuel cancer – car un des fléaux actuels est la mortalité précoce qui ne cesse d’augmenter  – et de faire en sorte que si on doit avoir un cancer, autant qu’il soit le moins agressif et que l’on puisse le diagnostiquer à temps.

 

Hygiène contre hérédité

Sur ce sujet, il existe peu d’études. Mais j’ai constaté, depuis vingt-cinq ans que je soigne des patients cancéreux, que lorsqu’un malade a un bon système immunitaire et une bonne hygiène de vie, le cancer est toujours d’évolution plus lente et avec un plus faible pouvoir métastatique.

Si notre hérédité nous prédispose à telle ou telle maladie, mettons toutes les chances de notre côté pour qu’elle frappe le plus tard possible !

C’est ce que nous avons réussi à faire pour les maladies cardiovasculaires. En cardiologie, on a gagné dix à quinze ans d’espérance de vie, grâce notamment à une meilleure connaissance des facteurs de risque (tabac, mauvaises graisses...). Pourquoi ne pas viser le même objectif en cancérologie ? 

Médecine prédictive

En lisant cette revue, vous avez déjà eu de nombreuses pistes pour agir sur votre ­hygiène de vie. On n’est pas obligé de tout faire bien et de suivre tous les conseils, mais on peut déjà essayer de s’adapter aux fragilités héréditaires. C’est ce qu’on appelle la médecine prédictive. Et cela n’a rien à voir avec les arts divinatoires. C’est une véritable science qui se développe (trop lentement) et tente d’analyser les critères connus chez un patient afin de dresser une prévention personnalisée.

Exemple : si votre famille est sujette au cancer du poumon ou de la gorge, il est évident qu’il faut fuir le tabac, y compris le tabagisme passif. C’est une image simple de la prédisposition héréditaire et de la mise en place d’une médecine prédictive. Il est possible d’aller plus loin en recherchant certains gènes qui, fonctionnant mal, augmenteront la toxicité du tabac chez telle personne. On appelle ça le polymorphisme génétique. Malheureusement, ces dosages ne sont pas courants et coûtent encore assez cher.

Dans le même esprit, si une ou plusieurs personnes de votre famille ont eu un cancer du côlon (ou de l’utérus car il y a un lien entre ces deux cancers), il sera important d’être attentifs à son alimentation et d’éviter les aliments trop grillés qui favorisent le cancer du côlon. Et si plusieurs de vos proches (mère, sœurs, tantes) ont eu un cancer du sein, il sera très efficace d’agir sur votre hygiène de vie et de penser aussi à faire un dépistage attentif et personnalisé.

Si le cancer est une maladie héréditaire, c’est aussi une maladie liée à notre rythme de vie, à la gestion de nos émotions, à l’environnement. Et si nous ne pouvons pas changer nos gènes, nous pouvons agir sur tous les autres facteurs. Si un gène est présent, il ne va pas systématiquement s’exprimer. C’est ce qu’on appelle l’épigénétique*. Et ce phénomène de découverte assez récente est bien plus important que la génétique. C’est grâce à l’épigénétique qu’en modifiant son hygiène de vie, une femme porteuse du gène BRCA1 peut réduire son risque de cancer de 70 % !

Si votre famille compte plusieurs cas de cancer, vous pouvez réduire votre risque et rien n’est écrit à l’avance. Quelle que soit votre hérédité, vous avez les cartes en main et c’est le plus important. À vous d’agir, sans culpabilité ni excès. Un écart n’a jamais de conséquence en terme d’épigénétique. C’est l’inflexion générale que vous donnerez à votre rythme de vie qui sera important. Et, pour une fois, cela peut à la fois apporter de la vie à vos années, mais aussi des années à votre vie.

 

*La portée de l’épigénétique

Terme apparu au XIXe siècle, redéfini par Conrad Waddington en 1942, l’épigénétique désigne l’étude des influences de l’environnement au sens large sur l’expression de nos gènes. Le domaine de l’épigénétique est apparu pour combler la brèche entre l’inné et l’acquis. Pour prendre une métaphore, la génétique renvoie à l’écriture des gènes, l’épigénétique à leur lecture : un même gène pourra être lu différemment selon les circonstances. L’ADN est comme une bande magnétique porteuse d’information. L’épigénétique joue le rôle du magnétophone. Jusqu’à récemment, on pensait que la cancérogenèse n’était due qu’à des modifications de la séquence de l’ADN. Il est maintenant admis que les mécanismes épigénétiques jouent un rôle tout aussi important. D’un à deux articles sur le sujet par an dans les années 90, nous sommes passés à plus de 1 500 au cours des dix dernières années. L’institut Curie a même proposé un cycle de conférence sur l’épigénétique.