Cholestérol, la valse des pantins

Rappelez-vous. Nous vous expliquions dans un précédent numéro (cf. Principes n° 64, p. 2) qu’aux États-Unis, les cardiologues abandonnaient l’idée que le LDL-cholestérol était un critère majeur de risques de maladies cardiovasculaires. Michel de Lorgeril, chercheur au CNRS, nous livre son opinion. Carte blanche.

De nouvelles recommandations pour la prévention des maladies cardiovasculaires viennent d’être publiées par les grandes corporations nord-américaines de cardiologie, l’American Heart Association (AHA) et l’American College of Cardiology (ACC). Surprise : elles contredisent les anciennes.

Le traitement des maladies (réelles ou imaginaires) liées au cholestérol et à l’hypertension artérielle (HTA) représente un coût astronomique pour la santé publique (3 ou 4 milliards par an en France) et une source de profits non moins considérables pour l’industrie du médicament.

 

Tout et son contraire

Jusqu’à récemment, il était établi que, pour protéger son patient, il fallait, de gré ou de force, faire baisser son cholestérol en s’appuyant sur des cibles précises. Les plus puissantes statines (comme le Crestor) devaient être prescrites à doses optimales pour atteindre ces cibles, et étaient éventuellement associées à d’autres médicaments anti-cholestérol (citons l’Ezetrol) bien que l’utilité clinique (réduction du risque cardiovasculaire) de ces médicaments n’ait jamais été clairement démontrée.

Et voilà qu’en ce beau mois de décembre 2013, des experts de l’AHA et de l’ACC affirment qu’atteindre des cibles de cholestérol n’est plus le dogme. Selon eux, il faut prescrire les statines en fonction d’un risque global calculé à l’aide de subtiles équations. Avant, on prescrivait des statines pour diminuer un cholestérol qu’on prétendait pathologique. Maintenant, on doit prescrire les mêmes médicaments anticholestérol mais sans rapport avec le cholestérol. 
Exemple : vous êtes un homme, vous avez 65 ans et vous fumez. Vous devez absolument prendre une statine sur la base de votre risque d’infarctus calculé dans les dix années à venir. Sur le plan économique, c’est une superbe trouvaille car des dizaines de millions d’Américains devraient se voir prescrire une statine si les médecins appliquent ces nouvelles recommandations.

Les anciens experts (ceux qui travaillent sur les cibles) demandent à juste titre des explications aux nouveaux. La définition des anciennes cibles ne reposait pas, selon la nouvelle école, sur des bases scientifiques solides. Avec raison, comme je l’ai montré dans mon livre (cf. à la fin de la page*). Stupéfaite et offensée, l’ancienne école découvre cette évidence. Mais alors, rétorquent-ils, quelles sont les vraies preuves scientifiques qui serviraient de base aux nouvelles recommandations ?

Très bonne question ! De preuves, il n’y en a pas plus pour les nouvelles que pour les anciennes. Ils ont toutefois fait des calculs et se sont mis d’accord… entre eux !

À qui profite le crime ?

Il est clair que ces disputes cachent des intérêts commerciaux considérables qu’on peut résumer en une formule : comment récupérer le fabuleux magot des statines qui d’ici peu seront toutes génériquées ? Chers confrères, si vous respectez le code de déontologie, c’est-à-dire, si vous pratiquez une médecine qui s’aligne sur les données scientifiques existantes – et donc offrez à vos patients le meilleur de la médecine contemporaine –, vous ne pouvez pas faire confiance à ces gens-là, d’ailleurs ou d’ici !

Et l’HTA dans tout ça ? De façon très surprenante, les nouvelles recommandations conduisent à ne plus traiter avec des médicaments des millions de gens. Autrement dit, d’autres nouveaux experts ont décidé de nouvelles normes pour la pression artérielle : hier, vous étiez malade et votre état requérait un, deux (voire trois) médicaments. Aujourd’hui, vous êtes guéri sans médicament ! Si ça n’était tragique pour des millions de gens qui se sont intoxiqués avec des remèdes pendant des décennies, ce serait amusant, car ce bouleversement thérapeutique ne repose que sur un changement de chiffres sans signification clinique. Les patients de 60 ans et plus ne doivent être traités que si leur pression artérielle atteint 15, et non plus 14 comme auparavant.

Beaucoup de bruit pour rien ? Si on observe les relations statistiques entre les chiffres de tension et le risque de complications cardiovasculaires, ou mieux, avec l’espérance de vie, on voit immédiatement en tenant compte de la variabilité des chiffres qu’il est absurde cliniquement de faire la différence entre 14 et 15 !

Pourquoi ces nouvelles recommandations ? Des millions de patients devraient abandonner leur traitement médicamenteux antihypertenseur ? À qui profite le crime ? Les anciens experts, très offensés, ne sont évidemment pas d’accord : avoir prêché pendant des décennies un évangile et se voir du jour au lendemain traiter d’apostat, pensez ! Ils annoncent une catastrophe sanitaire, des millions d’infarctus et d’accidents cérébraux si les prescripteurs respectaient ces nouvelles recommandations. Vraiment ? Vont-ils changer leurs prescriptions ?

Nous n’avons pas de réponse ; mais un commentaire : tout ce charivari ne repose pas sur de la bonne science…

*Michel de Lorgeril est chercheur au CNRS, docteur en médecine et membre de la Société européenne de cardiologie. Il est l’auteur de « Cholestérol, mensonges et propagande », éd. Thierry Souccar.

 

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